Tri(s) Sélectif(s), Amélie Cornu
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La première chose que j’ai faite en rentrant chez moi après avoir vu cette pièce de théâtre, c’est de regarder sur une carte où était Evreux. Bon, maintenant, je ne risque plus de commettre la même erreur que Max : accepter avec insouciance un barbecue un samedi midi à la campagne*, en croyant se rendre à Evry, en banlieue parisienne… alors qu’en réalité, il va se retrouver dans un trou paumé près d’Evreux. Pour un Parisien “urbanophile” habitué au Marais, aimant respirer l’air pollué et être entouré d’immeubles et de bétons, c’est un peu rude. Surtout quand les amis qui l’ont invité, Louise (une ancienne copine de fac) et son mari Pierre (un “self-made man” qui a bien réussi malgré son échec au bac), se font voler leur voiture et qu’ils se retrouvent coincés, faute de train ou de commissariat à proximité, pour tout le week-end dans la maison de campagne. La soeur de Pierre, Diane, une artiste trentenaire qui vit de son job de serveuse (à la grande honte de son frère), fait aussi partie de ce plan “lose”.
Si, dans un premier temps, les piques fusent face aux petites contrariétés de chacun liées à cette cohabitation imprévue, le ton reste léger et l’on rit bien facilement de la situation. Alors que Diane, écologiste convaincue, se chamaille avec Max (qui prend des airs supérieurs, parce que bon, tout de même, il est professeur de latin en khâgne), Louise, en femme soumise et bourgeoise parvenue (mais en robe de mémère, haha), soucieuse des convenances, se met en quatre pour faire plaisir à tout le monde (et surtout à son misogyne de mari), et ne rate pas une occasion de préciser qu’elle achète “bio” (mais roule en Jeep et ne tri pas ses déchets, vu que les poubelles de tri sélectif sont vraiment trop moches…).
On s’occupe comme on peut (ils mangent souvent, dans cette pièce, je vous conseille d’y aller l’estomac plein !), on va même jusqu’à sortir le Trivial Poursuit (puisqu’on vous dit qu’on est à la campagne et qu’il n’y a pas internet pour regarder des séries américaines en streaming !).
Mais au fil de discussions croisées entre les personnages, des blessures profondes sont mises à nu, d’autant que le confinement aidant, l’énervement et la franchise permettent à des vérités jusqu’alors dissimulées d’éclater au grand jour. Finalement, lequel de Max, Pierre, Louise ou Diane est vraiment heureux ? Une discussion particulièrement poignante entre les deux femmes va conduire à un événement dramatique inattendu, qui va complètement bouleverser la fin du week-end… et plus encore. L’atmosphère de cette seconde partie est nettement plus tendue et chargée en émotions, même si des situations cocasses (l’épisode de l’attaque aux caillasses) ou des réparties piquantes viennent régulièrement alléger le propos, et les réflexions lucides qui y sont menées trouvent écho en chacun de nous : l’importance que l’on donne au regard des autres, aux convenances ; l’absurdité de certains de nos comportements (en matière d’écologie, par exemple, mais cela peut être transposé à bien d’autres domaines) ; l’ingérence des autres dans notre vie (jusqu’à quel point faut-il l’accepter ?) ; l’originalité des noms que l’on donne à nos chats (pour ou contre les noms de maladie de peau ?
).
Les quatre comédiens présents sur scène font preuve d’une belle complicité (tels les Trois Mousquetaires), et sonnent juste (ce n’est d’ailleurs pas forcément évident, leurs personnages étant un peu caricaturaux).
La mise en scène est particulièrement dynamique : les “tableaux” n’excèdent jamais dix minutes et sont entrecoupés d’interludes musicaux que les comédiens mettent à profit pour modifier le décor (j’admire leur célérité dans l’obscurité… ils doivent être très forts à colin-maillard !). Celui-ci, sobre et efficace, permet de faire évoluer les personnages en toute simplicité dans des lieux suffisamment variés (la maison, le jardin, le village d’à côté…) pour ne pas lasser le spectateur. Ce dernier avait d’ailleurs plutôt l’œil attentif et le rire facile, ce qui prouve la qualité du spectacle (mais un point m’a fort surprise : le spectateur lambda ne semblait pas savoir ce qu’était la binouze proposée par Diane à Max… M’enfin ? Je n’ai pas grandi dans un bar, mais ça me semblait limpide, voire ambré, à moi !).
Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé cette pièce au ton plein d’ironie et de sarcasmes (je sens que cela va interpeller certaines !), aux dialogues incisifs, sorte de comédie dramatique dans laquelle on est plein d’empathie pour les personnages (je pense à Louise, en ce qui me concerne), et satire intelligente et sans concession d’une société devenue par trop égoïste.
Si vous aussi vous aimez colin-maillard, foncez voir cette pièce les yeux fermés !
* c’est là que je réalise que justement, je suis invitée à un barbecue ce samedi à la campagne ! Mais par chance, c’est en endroit desservi par le RER. J’ai donc bon espoir de ne pas quitter la région parisienne (de toutes façons, je ne peux pas aller au-delà, je ne suis pas à jour de mes vaccins.
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Tri(s) Sélectif(s), une pièce d’Amélie Cornu (qui joue aussi le rôle de Diane), mise en scène par Franck Duarte (assisté de Maxime Lepelletier), avec Thomas Baudeau (Pierre), Pauline Savoye (Louise) et François Grolier (Max). Au théâtre de l’Aktéon (Paris, 11ème), du 16 mai au 28 juin 2011 (les lundis et mardis). Durée : 1h30 environ.
