Helena Rubinstein – La femme qui inventa la beauté, Michèle Fitoussi
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Si vous êtes une femme, je parie mon plus beau tube de rouge à lèvres que vous ne pourrez qu’être passionnée, comme je viens de l’être, par le destin de cette incroyable bout de femme d’un mètre quarante-sept admirablement romancé par Michèle Fitoussi. Et si vous aimez l’Histoire ou les histoires à rebondissement, ce livre est également fait pour vous ! [D’ailleurs, comme je n’ai pas de rubrique “biographie” parce que ce mot me fait peur tant je l’ai longtemps crû synonyme de “mourir d’ennui”, Helena va tenir compagnie à ce cher Stefan Zweig, dans les romans historiques.]
Polonaise juive d’origine très modeste, née en 1872, Helena Rubinstein est l’aînée de sept soeurs : Pauline, Rosa, Regina, Stella, Ceska, Manka et Erna (cette litanie de prénoms a plu d’emblée à l’auteur lorsqu’elle a commencé à s’intéresser au personnage). Jeune fille déjà, elle a un caractère bien affirmé : elle refuse les prétendants que ses parents lui choisissent, et embarque – avec l’aide de cotisations d’oncles et tantes – sur un paquebot à destination de l’Australie, ce continent où vivent alors essentiellement les forçats exilés et leurs descendants, ainsi que les Aborigènes.
La femme qui inventa la beauté
Après quelques années passées à tenir la maison puis la boutique d’un de ses oncles et avoir observé que les Australiennes vieillissent plus vite que les Polonaises en raison de leur exposition permanente au soleil, Helena a l’idée d’essayer de fabriquer la crème hydratante que sa mère applique depuis leur enfance à toutes ses filles. Elle s’en fait envoyer quelques pots par bateau et tente d’en imiter la composition avec les matières premières dont elle dispose. Après des essais infructueux (dont elle fait les frais, jouant elle-même le rôle du cobaye) et l’aide d’un pharmacien, Helena parvient à un résultat satisfaisant, et elle commence alors à vendre sa première crème : la Valaze, qu’elle fabrique personnellement dans son atelier.
Peu de temps mais beaucoup de travail après, grâce à l’aide de quelques mécènes, elle ouvre son premier salon de beauté à Melbourne. On est en 1902, les femmes viennent d’obtenir le droit de vote en Australie, pays précurseur dans la bataille pour l’égalité des sexes. Cette émancipation politique a d’ailleurs certainement joué un rôle dans le succès de la marque d’Helena Rubinstein, arrivée à point nommé au moment où les femmes osaient enfin revendiquer leur féminité, en plus de leur féminisme.
Chef d’entreprise et féministe
Précurseur dans le développement scientifique des produits de beauté, Helena Rubinstein – Madame, comme elle se fait appeler désormais – développe son affaire d’une main de maître, ouvrant des usines et des salons à travers le monde, inventant de nouvelles gammes, de nouveaux services parfois trop en avance sur leur temps (les journées “spa”, les soins pour hommes). Très attachée à sa famille, elle fait travailler ses sœurs, leurs maris, puis plus tard leurs enfants dans son entreprise, qui compte plusieurs milliers d’employés à travers le monde. Elle travaille de six heures du matin à tard le soir, sept jours sur sept, dépensant sans compter son énergie, se rendant sur le terrain, vérifiant chaque détail. Elle mise beaucoup sur le marketing, le packaging, la publicité, les journalistes, les stars qui vantent ses crèmes et produits de maquillage (alors qu’au début du siècle, seules les actrices et les prostituées en usaient), toujours en s’appuyant sur une caution scientifique et hygiénique.
Mais cette femme d’affaires autodidacte devenue millionnaire en quelques années (de dur labeur, il est vrai), n’a pas connu le même succès dans sa vie personnelle. Mariée sur le tard à un homme de lettres, Edward Titus, dont elle est amoureuse mais avec lequel elle se dispute beaucoup (il faut dire qu’il la trompe allègrement avec tous les jolies jupons qui passent à sa portée), elle a deux fils dont elle s’occupe très peu. N’oublions pas qu’elle traverse les deux guerres mondiales, doit fuir aux Etats-Unis comme beaucoup de juifs, subi de grosses pertes – tant humaines que matérielles – et elle repart de presque rien lorsque ses biens sont détruits. Elle s’entendra mieux avec son second mari, un aristocrate russe désargenté, qui lui apporte le titre tant admiré de Princesse.
Une femme énigmatique
Femme ambigüe, Helena Rubinstein a régné sur son empire avec tyrannie et bonté, se montrant tour à tour généreuse et pingre. Elle a aidé les membres de sa famille à émigrer, leur a trouvé des emplois dans son entreprise, mais les exploitait allègrement, en les faisant travailler jusqu’à l’épuisement. Elle haïssait ses concurrents (à commencer par Elizabeth Arden) et n’avait aucun scrupule à leur piquer des idées ou des collaborateurs stratégiques, mais se mettait en furie lorsque ses rivaux faisaient de même avec elle. C’était une femme d’affaires avant tout, mais elle a aussi aimé l’art et la mode dès sa jeunesse. Collectionneuse insatiable de tableaux, d’art primitif, de bijoux et de robes de grands couturiers, elle a investi une fortune dans ces objets. Elle a eu des relations privilégiées avec de nombreux artistes, peintres (Matisse, Modigliano, Braque, Picasso), couturiers (Poiret, Balenciaga, Chanel, Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent), et auteurs (présentés par son premier mari, grand amateur de littérature et éditeur).
Madame a vécu dix vies en une seule, et lorsqu’elle est morte à l’âge de quatre-vingt-treize ans, elle n’était pas prête à s’arrêter de travailler (la retraite à soixante-sept ans, ça l’aurait sans doute bien fait rigoler). C’était une femme moderne et charismatique, timide mais passionnée par son travail, qui aimait l’argent mais pardessus tout, le pouvoir, et elle a su en jouer avec brio.
Helena Rubinstein, parce qu’elle le valait bien…
Mais au fond, cette femme a-t-elle été heureuse ? Menteuse comme elle était, elle aurait sans doute enjolivé la réponse à ma question ! J’aurais dû demander l’avis de Michèle Fitoussi (auteur et éditorialiste à Elle), que j’ai eu la joie de rencontrer pour lui poser quelques questions avec d’autres blogueuses… Elle a su me transmettre son admiration pour Helena Rubinstein à travers cette biographie romancée (ou “narrative nonfiction” comme disent les anglo-saxons) que j’ai lue avec beaucoup de plaisir tant la plume est agréable, le rythme soutenu, le récit bien documenté sans jamais être ennuyeux (il est truffé d’anecdotes succulentes)… tant et si bien qu’il m’a semblé vivre quelques jours avec un personnage bien vivant (dont je n’aurais pas voulu être l’employée, croyez-moi !). Ce personnage méritait amplement cette nouvelle biographie (qui rectifie au passage quelques arrangements de l’autobiographie de l’intéressée !).
Un livre qui m’a appris énormément de choses, non seulement sur Helena Rubinstein et sur l’émergence des grandes marques de cosmétiques, mais aussi sur toute une époque où être une femme entrepreneuse était alors un fait extraordinaire (pour ne pas dire suspect) et où la frénésie de consommation commençait tout juste à se faire sentir. En un mot : passionnant !
L’avis de : Brize
Le site dédié : http://www.helenarubinstein-lelivre.com/
Special thanks : à Laëtitia et son équipe pour l’invitation, à Michèle Fitoussi pour sa gentillesse et sa disponibilité et à son éditeur parce qu’il passait par là (même s’il a fait des coupes dans les dialogues, mais Brize s’est chargée de la plainte officielle des lectrices lésées).
NB : inutile de courir comme moi aux Galeries Farfouillettes ou chez Ces Faux Rats pour dénicher une crème Prodige, la marque n’est plus commercialisée que dans quelques pays (Japon, Chine, Russie) et se vend aussi sur le Net (mais elle coûte un bras, je préfère vous prévenir…).
Ed. Grasset, sept. 2010, 492 p.
