L’Arbre et le Fruit, Jean-François Chabas


@ Gallimard Jeunesse.

@ Gallimard Jeunesse.

Comment devient-on une femme battue ? Grace Fairhope peut hélas répondre à cette question. Petite, menue et sportive, Grace enseigne l’océanographie à l’université. Elle a épousé un type bien sous tous rapports : pensez-vous, un notaire ! Comment deviner qu’une fois la couche de respectabilité grattée, il ne resterait qu’une une âme noire et perverse ? Quelques temps après son mariage, les insultes et les coups se sont mis à pleuvoir.

Le récit commence en 1980, à Portland, aux États-Unis (à quelque 300 km au sud de Seattle). Grace entre pour la première fois à Mockingbird, un hôpital psychiatrique. Elle raconte son arrivée, la confiscation des objets coupants (mais comment va-t-elle faire sans rasoir pour ses jambes ?), l’indifférence des soignants (à une exception près), la folie des patients… Un univers étranger qui va devenir le sien.

Mais avec des médicaments suffisamment forts, on s’habitue à tout. On peut même essayer d’oublier ce secret honteux : être une femme battue par son mari. Noyer dans la brume opaque de son cerveau la culpabilité d’abandonner ses deux petites filles.

Jewel a 7 ans quand sa maman part pour Mockingbird. Cela fait déjà deux ans que son papa lui jette des insultes à la figure – coups de poignards dans son petit cœur – et la bat – coups de pied à la faire décoller du sol. Jewel est une petite fille courageuse. Elle serre les dents, elle se fait toute petite. Avec le temps, elle a appris à détecter les humeurs de son père, les signes annonciateurs de violence. Heureusement, son papa ne touche pas à sa petite sœur adorée Esther, 5 ans, son « petit gâteau au chocolat » comme elle l’appelle.

Les chapitres alternent les voix de Grace, à l’hôpital, et de Jewel, à la maison. Des sauts successifs dans le temps permettent de voir grandir Jewel dans cette famille décomposée. Sera-t-elle, comme sa mère, condamnée à être une femme battue ? Quelle échappatoire face à un monstre qui contrôle toute sa vie ?

Poignants, ces témoignages le sont incontestablement : ils sonnent atrocement juste, mais sans une once de voyeurisme. Parfois souffle même une brise de légèreté : un moment tendre, un personnage bienveillant, des mots rigolos de la petite Esther. Si l’ombre menaçante du père plane sur chaque page, rares sont les scènes où il est physiquement présent. La haine du mari ou du père n’est pas le sentiment dominant exprimé par Grace et ses filles (alors que le lecteur le hait avec une facilité déconcertante !). Elles ont surtout peur et honte. Grace maudit sa faiblesse de rester avec cet homme, mais tout l’objet de ce roman est d’expliquer son état psychologique, ses raisons de s’enfoncer dans cette situation insupportable.

L’écriture, concise, libère souvent des bribes de poésie (« son rire s’envole avec le cri des mouettes ») et contribue à adoucir la rudesse du propos. Un résultat d’autant plus admirable quand on sait que Jean-François Chabas, l’auteur, s’est inspiré de sa propre enfance pour écrire cette histoire. « S’il fallait trouver une raison au métier d’écrivain, sans doute ce livre serait-il pour moi une réponse », confie-t-il, alors qu’il compte déjà plus de soixante livres à son actif.

Un roman court, intense et marquant, idéal pour informer les adolescents sur le fléau de la maltraitance conjugale et familiale et qui permettra peut-être – qui sait ? – de libérer la parole des victimes.

 

L’Arbre et le Fruit, Jean-François Chabas, éd. Gallimard Jeunesse, mars 2016, 128 p., 7 €.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *