Les Mutants, Pauline Aubry 2


© éd. des Arènes

© éd. des Arènes

Je pensais avoir affaire à une histoire d’extraterrestres ou d’humains ayant subi des mutations génétiques… C’est bien pire ! Les mutants dont il est question, ce « peuple d’incompris », ce sont les adolescents !

Pauline, l’auteure de l’album, est hypocondriaque, donc par définition incurable. Forcément, elle adore les hôpitaux, ces maisons si accueillantes qui regorgent de médecins, de machines à traquer le fourbe Staphylococcus aureus ou la maladie super-méga-rare.

Et ça tombe bien : sa meilleure amie est devenue pédopsychiatre et exerce dans un gigantesque groupe hospitalier parisien. Voilà qui facilite les choses pour le projet de reportage BD de Pauline. Elle souhaite en effet venir observer à l’hôpital cette espèce aussi répandue qu’inaccessible : l’adolescent en crise existentielle (pléonasme assumé). Moyennant quoi, Pauline devra animer un atelier BD auprès de quelques spécimens.

C’est ainsi que nous l’accompagnons dans le service de pédopsychiatrie, à la rencontre de Pierre, Alice, Adrien, Jérémy et quelques autres, tous âgés de 11 à 14 ans. Bien que réticents au départ, ils finissent par produire quelques planches de BD où ils se mettent en scène. Une façon d’exprimer leur mal-être autrement que face à un médecin (l’un ne remplaçant évidemment pas l’autre).

Un album particulièrement intéressant, parce qu’il permet de s’immiscer dans la vie de ces ados sans le côté voyeur que peut avoir une caméra de télévision. Certains passages sont douloureux : les jeunes filles qui se scarifient, les troubles alimentaires, les comportements violents… mais ces jeunes patients sont aussi des ados comme les autres qui se charrient, se cherchent et se confient leurs secrets. 

J’ai beaucoup aimé les « minutes scientifiques » : des explications médicales très accessibles, présentées par des psychanalystes fantômes. Ainsi Françoise Dolto vient-elle parler du complexe du homard. Limpide comme de l’eau de roche !

Les explications de Françoise Dolto sur le complexe du homard. © éd. Les Arènes.

Les explications de Françoise Dolto sur le complexe du homard. © éd. Les Arènes.

Chaque chapitre (« The place to be », « Famille, je te hais »…) est aussi introduit par un décryptage de quelques lignes fort instructives. En face, une citation, extraite soit de l’agenda de l’auteure lorsqu’elle était au collège, soit d’une page Facebook sur les ados. Parmi elles, des phrases criantes de vérité :

« On est libre de penser qu’on est con, mais on est con de penser qu’on est libre. » Extrait de mon agenda de 4e C, 29 octobre 1994. (Et c’était avant l’état d’urgence ou la déchéance de nationalité !)

« Si l’ennui était mortel, l’école serait un cimetière. » Extrait de mon agenda de 4e C, 7 mai 1995.

et des cruautés dignes de Cruella herself :

« C’est quand on a vu ta tête qu’on a inventé la cagoule. » FB

« Meuf, t’es comme le lundi. Personne ne t’aime. » FB

Le graphisme est bien trouvé : les adolescents se situent entre la caricature et l’alien et ne sont surtout pas mis dans des cases. Tout n’est pas mis en couleur dans les pages : des touches de vert, de jaune et de orange se répartissent sur les murs, les blouses ou les chevelures. Un bon compromis pour laisser un peu de respiration tout en égayant le propos. Un roman graphique dédicacé, soit dit au passage, « aux victimes des attentats du 13 novembre, enfants des années 1980 comme moi ».

Honnêtement, à 10 centimes la page, ce serait dommage de vous priver de cet adobédaire de qualité qui vous permettra de porter un regard plein d’empathie sur votre progéniture/votre voisin/vos élèves ! (Au moins pendant l’heure qui suivra la lecture.)

 

Les Mutants, Pauline Aubry, éd. Les Arènes, janv. 2016, 200 p., 20 €.


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2 commentaires sur “Les Mutants, Pauline Aubry

  • Brize

    En allant voir l’exposition « Les mutants » au festival d’Angoulême, je m’attendais moi aussi à ce qu’il y soit question d’extraterrestres ! Bonne surprise en tout cas avec cette expo, dont la scénographie était excellente (en plus, ce n’était pas blindé comme juste à côté chez Lucky Luke). Pas de chance, l’auteur n’était pas là quand je suis passée. Je me suis rattrapée récemment en achetant l’album, que je n’ai pas encore lu.