Fort comme la mort, Guy de Maupassant 2


 

©Folio.

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Fort comme la mort. Connaissez-vous ce roman de Guy de Maupassant paru en 1889 (quatre ans avant sa mort) ? Je n’en avais jamais entendu parler avant d’installer sur ma liseuse l’œuvre intégrale de cet auteur que j’affectionne.

C’est l’histoire d’Olivier Bertin, un peintre à la mode, très prisé par la haute société parisienne. Au sommet de sa gloire, il s’éprend d’une jeune femme mariée, Anne de Guilleroy, dont il fait un superbe portrait. Bien qu’elle vienne parfois aux séances de pose avec sa petite fille de six ans, Annette, et après avoir lutté contre la tentation, cette comtesse finit par succomber aux avances de l’artiste. Leur liaison d’abord passionnée prend un rythme de croisière ; les deux amants sont par ailleurs bons amis, le peintre assistant très régulièrement aux veillées dans la maison du comte de Guilleroy (député de l’Eure, ce dernier ne s’intéresse qu’à la politique et à rien d’autre).

Douze ans plus tard. Anne de Guilleroy fait revenir au domicile parisien sa fille Annette, après que celle-ci eût passé trois années dans le château de sa grand-mère presque aveugle. La jeune fille est âgée de dix-huit ans, et son père projette de la marier au marquis de Farandal, un gentilhomme de dix ans son aîné.

En revoyant Annette, Olivier Bertin a un choc : c’est le portrait craché de sa mère au même âge, il n’y a qu’à la voir sous le fameux tableau peint douze ans plus tôt ! Et ce que l’on pressentait se produit, le peintre tombe amoureux de la fille, au grand désespoir de la mère, toujours très éprise de son amant.

On ne peut pas dire que le thème du roman soit gai : que faire, en effet, quand on aime comme à vingt ans alors qu’on a un corps de vieillard ? Pas grand-chose, hélas, à part accepter la fatalité (ou vendre son âme au diable ! mais c’est une autre histoire…).

Et pourtant, j’ai beaucoup aimé ce roman, notamment les descriptions très vivantes de Paris à la fin du XIXe siècle (je me voyais dans ma voiture avec cocher, en train de saluer les autres aristocrates de sortie au Bois !). J’ai évidemment apprécié l’analyse très fine des sentiments, qu’ils soient masculins ou féminins. Ah, comme Maupassant parle bien de tous ces petits gestes dont les coquettes usent et abusent pour paraître sous leur meilleur jour ! Et de la sourde inquiétude d’un amant qui fait les cent pas dans son atelier en se demandant si sa belle va venir le voir ou non… Et de la jalousie des corps vieillissants envers la jeunesse ! Et des causeries mondaines ! (Bah, oui, j’aime Maupassant, que voulez-vous !)

Je ne résiste pas à l’envie de partager deux passages qui m’ont particulièrement touchée :

(La comtesse vient de perdre sa mère, elle écrit à Olivier Bertin, son amant) : « On aime sa mère presque sans le savoir, sans le sentir, car cela est naturel comme de vivre ; et on ne s’aperçoit de toute la profondeur des racines de cet amour qu’au moment de la séparation dernière. Aucune autre affection est comparable à celle-là, car toutes les autres sont de rencontre, et celle-là est de naissance ; toutes les autres nous sont apportées plus tard par les hasards de l’existence, et celle-là vit depuis notre premier jour dans notre sang même. Et puis, et puis, ce n’est pas seulement une mère qu’on a perdue, c’est toute notre enfance elle-même qui disparaît à moitié, car notre petite vie de fillette était à elle autant qu’à nous. Seule elle la connaissait comme nous, elle savait un tas de choses insignifiantes et chères qui sont, qui étaient les douces premières émotions de notre cœur. »

(La comtesse reproche à son amant de ne pas l’aimer comme elle l’aime) : « Oh, mon Dieu ! Je voudrais vous faire comprendre comment je vous aime, moi ! Voyons, je cherche, je ne trouve pas. Quand je pense à vous, et j’y pense toujours, je sens jusqu’au fond de ma chair et de mon âme une ivresse indicible de vous appartenir, et un besoin irrésistible de vous donner davantage de moi. Je voudrais me sacrifier d’une façon absolue, car il n’y a rien de meilleur, quand on aime, que de donner, de donner toujours, tout, tout, sa vie, sa pensée, son corps, tout ce qu’on a, et de bien sentir qu’on donne et d’être prête à tout risquer pour donner plus encore. Je vous aime, jusqu’à aimer souffrir pour vous, jusqu’à aimer mes inquiétudes, mes tourments, mes jalousies, la peine que j’ai quand je ne vous sens plus tendre pour moi. J’aime en vous quelqu’un que seule j’ai découvert, un vous qui n’est pas celui du monde, celui qu’on admire, celui qu’on connaît, un vous qui est le mien, qui ne peut plus changer, qui ne peut pas vieillir, que je ne peux pas ne plus aimer, car j’ai, pour le regarder, des yeux qui ne voient plus que lui.« 

Ah pour ça, oui, elle a l’a dans la peau, son peintre, Anne de Guilleroy ! Si vous aimez Maupassant et que vous n’avez pas encore lu Fort comme la mort, je vous invite à découvrir ce roman d’amour qui, contrairement à ses personnages, n’a pas pris une ride !

©Cess

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 Fort comme la mort, Guy de Maupassant, lu en ebook (sinon : éd. Folio classique, mars 1983, 352 p.).


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2 commentaires sur “Fort comme la mort, Guy de Maupassant

  • Xavier

    Maupassant est également un de mes auteurs favoris. J’ai lu ce livre il y a bien longtemps, et je l’avais oublié tellement c’est une cette oeuvre est méconnue du grand public.
    Merci donc pour cette chronique qui m’a qui permis de me souvenir un peu du bouquin (qui est assez noir, il faut bien le reconnaître, mais de toute façon les textes de Maupassant sont rarement très joyeux).
    Xavier

  • Tamara Auteur du billet

    @Xavier : merci de votre passage ! Les admirateurs de Maupassant sont particulièrement bienvenus par ici :-). J’ai bien envie de lire ou de relire un autre de ses romans d’ici à la fin de l’année, si je trouve le temps (mais j’ai bon espoir, n’est-ce pas ?).