Voyage au bout de la nuit (La Banlieue), lecture de Fabrice Luchini 2


©Théâtre Antoine, Paris.

©Théâtre Antoine, Paris.

Hier soir, je suis allée au théâtre pour écouter Fabrice Luchini déclamer des passages du Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, un roman dont j’ai entamé la lecture il y a une quinzaine de jours. Par un hasard extraordinaire, les extraits ont été choisis à peu près à partir du chapitre où j’en étais. C’est une véritable aubaine, parce que je commençais à m’assoupir un peu (je prie pour que F.L. ne lise jamais ce billet !).

Mon Voyage (poussif)

Il faut dire qu’il y a de quoi être déstabilisé par le style du bonhomme (je parle de Céline, là, pas de Luchini, même si le commentaire pourrait très bien s’appliquer à lui aussi !). Les phrases mêlent allègrement, d’une part, le langage parlé, souvent argotique, avec une syntaxe à géométrie variable et, d’autre part, les tournures ou le vocabulaire recherchés, créant ainsi un style (« une petite musique » dixit l’auteur) inimitable.

« Comme malades c’était plutôt des gens de la zone que j’avais, de cette espèce de village qui n’arrive jamais à se dégager tout à fait de la boue, coincé dans les ordures et bordé de sentiers où les petites filles trop éveillées et morveuses, le long des palissades, fuient l’école pour attraper d’un satyre à l’autre vingt sous, des frites et la blennorragie. »

Mais finalement, l’on s’y fait, et l’on peut, au bout de quelques pages ou chapitres (tout dépend si l’on aime être perturbé ou pas, j’avoue que mon esprit luttait pour ne pas remettre les mots dans un ordre plus habituel… déformation professionnelle, peut-être !), après s’être adapté à la forme, l’on peut, disais-je, se concentrer sur le fond. C’est là que le bât blesse, en ce qui me concerne.

Je n’ai pas été très emballée par le début du récit, ce jeune homme, Ferdinand Bardamu, qui part comme ça à la guerre en 1914 et la trouve rapidement d’une absurdité sans nom… Bien plus loin, le voyage se poursuit dans les colonies françaises, en Afrique. Là, j’ai eu le poil hérissé à chaque fois que j’ai lu le mot « nègre », et je ne m’étend pas sur d’autres éléments tout aussi sordides, mais on côtoie encore le pire de l’humanité dans cette partie, critique du colonialisme. Puis, direction New York : là encore, je m’y suis ennuyée (pourtant, New York !), et la suite des aventures américaines ne m’a pas davantage intéressée.

En résumé, l’histoire ne me passionne pas. Ce type n’est ni aimable ni un héros, il n’est pas particulièrement drôle ou intelligent, il ne lui arrive que des horreurs… Son credo : la fuite ! C’est le cas de bien d’autres personnages de roman, mais bon, voilà, celui-ci ne parvient pas à m’embarquer dans son récit, qu’y puis-je ?!

Le Voyage de Luchini (passionnant)

Heureusement, Luchini est arrivé à la rescousse, tel Zorro sur son cheval noir (mais sans le costume, ni l’épée, ni même le cheval, en fin de compte). Malgré une mise en scène minimaliste (trois chaises, un manteau, une écharpe, un paquet de livres et de notes), le spectacle est captivant. Luchini ne récite pas, Luchini déclame, investit, habite le texte de son héros littéraire. Et grâce à lui, on y découvre des reliefs, des joliesses, des musicalités qui nous avaient échappé. D’autant qu’il n’hésite pas à répéter plusieurs fois ses phrases préférées ! Et son passage préféré, celui de la mère Cézanne et des cabinets ? Ah ça, on y a passé un certain temps, sur les cabinets ! (Mais je reconnais que je n’aurais pas saisi la drôlerie du passage sans le talent de Luchini, alors que là, j’ai bien ri !).

La contrepartie ? Le risque de se faire moucher par le comédien, qui n’hésite pas à s’interrompre dès que quelqu’un tousse trop fort à son gré et à le faire remarquer devant toute la salle. « Oser tousser sur Céline ! Ah non, mais vraiment, il y en a qui n’ont aucun respect, ici ! » s’indigne-t-il. (Bien entendu, c’est là qu’on a tous une démangeaison soudaine dans la gorge, qu’on tente de réprimer le plus longtemps possible !). Plus tard, lorsqu’il cite une phrase sexuellement très imagée, une dame fait « Ooooh » sur un ton choqué, et là, Luchini s’arrête brutalement en la regardant : « Ah, mais ça, c’est trop fort ! ‘Ooooh’, dit-elle ! On ne me l’avait jamais faite en quinze ans ! Mais qu’est-ce qu’elle va dire avec la suite du texte ? Ah ça, il y en a qui n’ont jamais lu Céline et qui se sont trompé de théâtre ! »… Et ça continue comme ça, entre texte littéraire et digressions luchiniennes (on va même jusqu’à entendre parler de Caroline de Monaco et de Nicolas Sarkozy, c’est dire !).

Bien sûr, tout cela fait partie du spectacle… Il faut bien que l’on comprenne que si Céline était un écrivain hors pair, c’était aussi un type exécrable. Et puis, (pour se faire pardonner ?), Fabrice nous offre en bonus des extraits de fables de La Fontaine, et tout le monde repart content (surtout Robert, grand lecteur du Figaro, qui est soulagé que la soirée s’achève…).

Bilan ? Une bonne soirée, un peu stressante (ouh là, là, mais je vais me faire allumer si mon portable vibre, j’aurais carrément dû l’éteindre, maintenant, ça va faire trop de bruit si je fouille dans mon sac…), mais qui m’a donné l’envie de poursuivre la lecture du Voyage jusqu’au bout des pages (du chapitre en cours, au moins, ha, ha !).

©Cess

©Cess

Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline, éd. Gallimard, 1952 (1932 pour l’édition originale Denoël & Steele).


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2 commentaires sur “Voyage au bout de la nuit (La Banlieue), lecture de Fabrice Luchini

  • Tamara Auteur du billet

    @Noukette : ha, ha, je vois ! Tu seras comme cette femme au premier rang qui a fait un standing ovation toute seule à la fin ! (Cela dit, Luchini lui a tenu les mains pendant au moins 30 secondes, je pense que ça va lui fait son bonheur de l’année !). 🙂