Retour à Brixton Beach, Roma Tearne 11


Retour à Brixton Beach Ceci est probablement le premier roman sri lankais que je lis. A l’époque où commence l’histoire, au début des années 70, l’île, située à une trentaine de kilomètres du sud de l’Inde, s’appelle encore Ceylan et elle demeure fortement imprégnée de culture anglaise, même si elle a obtenu son indépendance en 1948. Deux communautés se disputent le territoire : les Cinghalais, largement majoritaires, et les Tamouls. Alice, neuf ans, est issue de ces deux cultures : sa mère, Sita, est cingalaise, alors que son père, Stanley, est tamoul.

L’enfance d’Alice est plutôt heureuse. Curieuse et intelligente, la fillette aime particulièrement se rendre chez ses grands-parents maternels, qui habitent dans une petite ville côtière du sud de l’île, et où son Papi Bee a son atelier d’artiste. Là, elle joue parfois avec son ami Janake, un petit garçon orphelin de père, qui vit dans une cabane de pêcheur avec sa mère. Le seul point noir à l’horizon d’Alice : sa mère attend un deuxième enfant, c’est bientôt la fin de son règne d’enfant unique. Mais un dramatique accident va bouleverser l’équilibre de cette famille, et parallèlement, les incidents ethniques se multiplient dans l’ïle. Les Tamouls sont persécutés et s’organisent autour des Tigres, qui ripostent aux attaques du gouvernement cinghalais. C’est le début d’une longue et sanglante guerre civile. Stanley décide d’émigrer en Angleterre : il partira seul en bateau et rejoindra son frère à Londres. Lorsqu’il aura trouvé appartement et emploi, Sita et Alice le rejoindront.

Ce roman raconte ainsi la fin de l’enfance de cette petite fille sri lankaise, qui fut arrachée à son île paradisiaque à l’âge de neuf ans pour aller vivre très loin, sur une autre île, grise et froide. Bien que parlant parfaitement anglais, elle aura du mal à s’intégrer. C’est seulement au bout de quelques années qu’un professeur d’arts plastiques remarquera son talent, certainement hérité de son grand-père Bee. Loin d’être un long fleuve tranquille, ce destin de femme exilée est chargé de malheurs et de souffrances. Toute ma vie est construite sur mes souvenirs dit-elle fort justement (p. 468). Et toujours, son ami Janake l’attendra, face à la mer, là où dans les rochers, la petite fille de neuf ans avait gravé son nom, en promettant de revenir un jour.

Particulièrement émouvant, Retour à Brixton Beach est un livre d’évasion. La maison était petite – deux pièces et une salle de bain – mais le jardin luxuriant, planté de frangipaniers et de lys tigrés. Un paradis traversé par le vol rapide des martins-pêcheurs d’un bleu éclatant sur les plans d’eau, où l’air limpide avait des senteurs de lilas.” (p. 202). On imagine cette île exotique, on découvre la joie d’un mariage traditionnel, l’importance des liens familiaux, leur dislocation après de tragiques accidents puis l’éloignement physique.

Grâce à la plume vive, très imagée et le sens du détail de Roma Tearne, on apprend énormément de l’histoire de Sri Lanka, du traumatisme de sa population déchirée par une guerre civile. L’auteure s’est aussi attachée à créer un portrait psychologique très fort pour le personnage d’Alice (elle s’est d’ailleurs inspirée de sa propre histoire, étant elle-même une artiste sri lankaise ayant quitté son île lorsqu’elle était enfant). Longtemps, j’ai espéré que les souffrances de la petite fille prennent fin, mais à vrai dire, son destin n’a pas été tendre. Heureusement, quelques belles rencontres permettent d’insuffler de précieux moments de grâce dans ce chemin parsemé d’épreuves.

Un beau roman, qui permet de s’ouvrir à une culture méconnue, et dont je recommande la lecture sans hésiter.

Ed. Albin Michel, juin 2011, 506 p.


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11 commentaires sur “Retour à Brixton Beach, Roma Tearne

  • Anna

    Je suis en train de le lire. Sur la littérature sri-lankaise, enfin celle d’exilés, il y a les romans de Shyam Selvadurai qui reprend, entre autres, la thématique de l’opposition Cinghalais – Tamouls.

  • Anna

    La couverture est quasiment la même, à un détail près, que celle d’un roman d’Indu Sundaresan dont j’ai oublié le titre.

  • Tamara Auteur du billet

    @Anna : tu as entièrement raison ! C’est la même photo en couverture que pour « Au couvent des petites fleurs » (publié chez Michel Lafon en 2009).

  • Lou

    Je n’ai jamais lu de roman sri-lankais moi non plus il me semble, mais ce que tu en dis me tente… forcément, la touche anglaise me parle 🙂 Et bizarrement la couverture me dit aussi quelque chose même si je ne me souviens pas de « au couvent des petites fleurs »… bizarre bizarre:roll:

  • Manu Kodeck

    A lire aussi : « Le Fantôme d’Anil » de Michaël Ondaatje
    Résumé du livre

    A trente-trois ans, Anil Tissera fait son ‘retour au pays natal’, le Sri Lanka. C’est la guerre civile. Médecin légiste, Anil est mandatée par la Commission des droits de l’homme des Nations unies pour enquêter sur l’origine d’un massacre. Qui est responsable ? L’armée ? La guérilla séparatiste ? Les paramilitaires ? Très vite, Anil plonge dans un monde étrange et mystérieux, où le réel et le surnaturel semblent inextricablement mêlés. Dans les temples désaffectés et les palais en ruines, à travers les restes dispersés de ce qui fut une grande civilisation, Anil rencontre d’étranges personnages – un archéologue aveugle, un artisan merveilleux, un chirurgien désespéré. Avec leur aide, elle parviendra à faire parier les morts. Mais il lui faudra d’abord affronter sa propre guerre civile, rouvrir la blessure qui lui a fait fuir son pays pour un Occident où elle n’a pas trouvé sa place.

  • Manu Kodeck

    Sous la plage, les bombes.
    La chronique du déracinement à Londres d’une jeune Sri Lankaise fuyant la guerre.

    Dans un décor de prospectus, sable blanc et mer turquoise, la petite Alice a pris l’habitude « de se promener avec son grand-père, Bee. Mais la mort et la bêtise humaine rôdent. Nous sommes à la fin des années 1970, au Sri Lanka où débute une guerre civile entre la majorité cinghalaise, bouddhiste, et la minorité tamoule, hindouiste ou chrétienne. Dans l’indifférence occidentale, ce conflit a « inventé » l’attentat suicide et fait quelque 100.000 morts. »
    Par Yves Bourdillon.
    Les Echos
    http://www.lesechos.fr/culture-loisirs/livres/0201545233021-sous-la-plage-les-bombes-204474.php

  • n0dame

    Je suis tombé tout à l’heure à mon lycée, sur le roman « brixton beach » et j’ai tout de suite été choqué étant moi même d’origine sri lankaise (tamoul). C’est la première fois que je vis un roman parler du Sri Lanka avec ces conflits intérieurs et de surplus écrit par une sri lankaise.
    Ce que vous dites me donne plus encore envie de le lire ! 🙂
    J’aurais voulus l’empreinté mais j’en avais déjà trop prit 🙂
    A la rentré, j’le chope 😀

    Et voilà que j’apprend qu’il y en a d’autre. Je suis comblé (en espérant les trouver aussi au lycé ^^)

  • Dumartin

    J’ai beaucoup aimé ce roman, la finesse et la justesse d’écriture de l’auteur. Par contre j’ai retrouvé nettement un message politique qui est , si vous aidé les tigres tamouls et tous les tamouls sont des Tigres en puissance, vous mourrez.
    Y a t il d’autres personnes qui aurait noté cela.