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Une jeune fille aux cheveux blancs, Fanny Chesnel

28 février 2011

Une jeune fille aux cheveux blancs Ca y est. C’est le début de la fin. Caroline est à la retraite depuis quelques mois, et aujourd’hui, elle fête ses 60 ans. Ce ne serait pas si déprimant sans ses filles soucieuses de son bien-être, de ses gendres fadasses et trop sérieux, et ses petits-enfants obligés de se plier à la cérémonie de la carte cadeau. Philippe, son mari depuis plus de trente ans, joue les complices plus ou moins volontaires de cette mascarade.

Caroline n’est pas dupe, elle sait qu’elle n’est plus une adolescente rougissante ni même une femme active qui se repose presque entièrement sur la femme de ménage et les supermarchés qui livrent à domicile. Mais elle est en pleine forme et ne se voit pas du tout mettre un pied dans la tombe. Fi de ces considérations maternelles ! Voilà que la carte d’anniversaire offerte par ses proches est accompagnée d’un abonnement au Nouvel Âge, un club pour retraités de la région proposant toutes sortes d’activités aux seniors.

Caroline se sent défaillir, mais comme toujours, elle fait ce qu’on attend d’elle : bonne figure. Plus ou moins forcée, elle commence à s’inscrire à une sortie de randonnée. Elle y découvre des gens très différents de ce à quoi elle s’attendait. Sylviane, une grande bringue d’un mètre quatre-vingt huit, devient sa copine. Au fil des activités auxquelles Caroline s’inscrit – théâtre, œnologie, aquagym, chorale, informatique – des personnalités très attachantes se détachent du groupe, et Caroline s’y sent bien. Mieux, elle se marre, se décoince, se libère de toutes les contraintes de femme mariée et retraitée qu’elle s’était elle-même fixées. A vrai dire, elle ne maîtrise plus grand-chose et les choses vont s’emballer un peu…

Ce roman propose une vraie réflexion sur cette troisième partie de la vie, après l’apprentissage des vingt premières années et des quarante années de travail qui suivent. On ne reçoit plus la reconnaissance de la société, on devient même un rebut, une chose inutile qui encombre les files d’attente dans les magasins. Mais pourquoi continuer à se mettre des contraintes ? La peur de l’ennui est donc telle qu’on ne s’en débarrasse que dans la tombe ? Doit-on se résigner à ne plus plaire ? Pas forcément, nous dit Fanny Chesnel dans ce roman, où elle brosse le portrait de retraités hauts en couleurs, qui, si la plus grande partie de leur vie est derrière eux, ont encore le pied et l’esprit bien vaillants et comptent bien profiter du temps qu’il leur reste !

J’ai sélectionné deux extraits qui m’ont touchée :

En pensant à sa meilleure amie, emportée par un cancer deux ans plus tôt :
”Elle est morte. Il faut que je me répète le mot souvent pour m’empêcher d’attendre quelque chose. Tous les autres termes sont mensongers : “elle est décédée” est une expression déincarnée, qui sonne faux ; quant à “elle est partie” ou “elle nous a quittés”, c’est une manière de se raconter des histoires et de charger le mort d’une culpabilité, comme s’il avait décidé un jour de se barrer pour nous laisser tout seuls. Non, “elle est morte”, c’est juste, acide, sans échappatoire. Un point final, un petit silence glaçant et on n’en parle plus. Il n’y a plus qu’à s’accommoder de cette certitude atroce. Anne… Ma meilleure amie, mon âme soeur, ma feuille morte…” (extrait p. 43)

Un moment de solitude bien venu :
“J’ajoute des bûches pour entendre la cheminée crépiter. Je me laisse absorber par ma lecture. Relire un roman, c’est retrouver des amis. L’histoire est écrite d’avance et réserve assez peu de surprises, mais on est toujours content de se revoir et de se tenir un peu compagnie. L’avantage, c’est qu’on peut partir avant le dessert ou passer des chapitres qui ne nous emballent pas. Je saute les pages, je reviens en arrière, j’ai tous les droits sur mon auteur. Je suis chez moi dans cette histoire. […] Adolescente, je rêvais qu’un tel homme puisse exister. Aujourd’hui, je suis heureuse de ne le trouver nulle part ailleurs que dans ce livre.” (extrait p. 204)

La plume résolument chaleureuse et le ton plein d’humour ont totalement remporté mon adhésion : je me suis beaucoup amusée à suivre Caroline dans ses (d)ébats intérieurs… Et si la première phrase du roman “J’ai envie de disparaître” n’est pas loin de se réaliser dans les dernières pages, l’esprit est définitivement optimiste et plein d’espoir. Un joli roman, vraiment.

Merci, Abeline, pour cette découverte ! chroniques de la rentrée littéraire

Ed. Michel Lafon, fév. 2011, 216 p.

La rivière noire, Arnaldur Indridason

26 février 2011

Rivière noire Le chat n’est pas là… mais les souris ne dansent pas pour autant ! En effet, si leur commissaire Erlendur est parti dans les fjords de l’Est à la recherche des fantômes de son passé, ses adjoints Elinborg et Sigurdur Oli ne se tournent pas les pouces en son absence.

Dans un appartement du centre de Reykjavik, la capitale islandaise, un homme d’une trentaine d’années est retrouvé égorgé et nu – à l’exception d’un T-shirt “San Francisco” étriqué. Elinborg est appelée sur les lieux. Peu d’indices, à part un châle féminin dégageant une odeur d’épices indiennes et des traces de rapports sexuels récents. Les analyses toxicologiques permettent d’affirmer que la victime a ingurgité du Rohypnol, autrement connu sous le nom de “drogue du viol”.

C’est Elinborg qui va mener l’enquête, pratiquement seule. Elle va devoir fouiller dans le passé de la victime, s’envoler au fin fond de la campagne islandaise dans un village déconnecté de toute l’agitation citadine, interroger de nombreuses personnes (qui ressemblent davantage à des ours mal léchés) avant de pouvoir commencer à y voir clair dans cette affaire. Et même lorsque certains fils vont se dénouer, seule sa ténacité, sa perspicacité et… son odorat vont éviter de boucler trop rapidement une enquête apparemment solutionnée.

Reykjavik 2 En tournant les pages de ce roman, on comprend la souffrance des victimes de viol, leur mal-être, leur sentiment de culpabilité et de honte. J’ai beaucoup aimé ce nouveau Indridason, notamment parce qu’il permet de mieux connaître le personnage d’Elinborg : on savait déjà qu’elle était douée en cuisine, mais on se plonge ici dans son intimité familiale. Comme dans beaucoup de familles, les relations avec ses enfants ne sont pas des plus faciles. Il est difficile aussi, pour eux, d’accepter que leur mère exerce un métier exigeant sur les horaires et qui peut s’avérer dangereux.

L’auteur aborde également la question des dangers d’internet vis-à-vis de la préservation de la vie privée : un des ados d’Elinborg a ouvert un blog sur lequel il dévoile beaucoup trop d’éléments intimes du point de vue de sa mère, qui n’apprécie guère que son fils se confie à des centaines d’inconnus plutôt qu’à elle…

Reykjavik Une enquête savoureuse – au propre comme au figuré – que je conseille de lire à la suite des précédents tomes !

Ci-contre : des vues de Reykjavik, qu’on imagine toujours sous la grisaille en lisant Indridason, mais la réalité peut être tout autre !

Les avis de : Cuné (merci pour le prêt !), Cathulu, Stephie

Ed. Métailler, fév. 2011, 300 p.

Dos à dos, Sophie Bassignac

20 février 2011

dos a dos Saint-Tropez, à la fin de l’été. Un couple, la cinquantaine, trompe son ennui comme il peut. Lui est écrivain. Elle s’occupe du foyer, et sort un livre de cuisine lorsqu’il faut renflouer les caisses du ménage. Pamela, une vieille amie américaine veuve et alcoolique, séjourne chez eux. Sur la maison pèse, une fois de plus, l’absence d’Arnaud, le fils unique. Lorsqu’il débarque enfin, il se montre taciturne et distant. A peine si l’on sait qu’il a laissé sa petite amie japonaise, Fumiko, dans leur appartement parisien. Un soir, Gabriel, le père d’Arnaud, le suit discrètement dans une de ses virées nocturnes. Il découvre alors que son fils n’est autre qu’un vulgaire cambrioleur, qu’il a ligoté une jeune Anglaise avant de lui dérober ses bijoux. Gabriel délivre la femme, qui porte l’étrange prénom de Guinevere et quelques jours plus tard, finit par entamer une liaison avec elle.

Dans ce roman, pas un personnage n’est épargné. Le père décide d’arrêter d’écrire, la mère hésite entre hystérie et neurasthénie, le fils cherche l’adrénaline dans des vols médiocres, la veuve se soûle, les détectives chargés de suivre Arnaud à la demande de son père sont minables. La communication et les témoignages d’amour ne sont pas les points forts de cette famille, loin s’en faut.

L’ambiance qui en découle est mélancolique, parfois pesante. Le récit foisonne de détails sans qu’il y ait forcément beaucoup d’action, il se concentre davantage sur les tourments des protagonistes. La mince intrigue policière est noyée dans la masse.

Quant au style, il est dense. On sent que Sophie Bassignac aime les mots, que chaque phrase est soupesée, agrémentée d’adjectifs, de compléments circonstanciels et autres gourmandises grammaticales.

Gabriel prit la mesure de la situation dans la lumière glauque du plafonnier qui leur dessinait des bleus injustes sous les yeux. Trois insectes étaient alignés sur le ruban colle-mouches jaunasse qui pendant de l’abat-jour. Il annonça son départ, marcha seul et sonné jusqu’à la porte de la cuisine. Guinevere ne se retourna pas. Il se dit en humant l’air chaud de la nuit que cette femme-là était de celles qu’il devait absolument fuir, une égérie, un cas d’école, un vrai problème d’homme.” (extrait p. 35)

Hélas, l’abondance de précisions nuit à la fluidité du récit, qui pêche par son manque de rythme. Ainsi, en parlant d’une jeune fille d’Europe de l’Est qui accueille Arnaud chez un receleur russe :

La girafe ukrainienne planta sur lui son regard d’épingle et un très léger sourire emmiella son masque mortuaire.” (extrait p. 132)

J’ai l’impression de m’être un peu engluée dans cette histoire et j’ai tourné la dernière page sans émotion – alors que la chute est loin du conte de fée – et même, à vrai dire, avec soulagement.

Lu pour les chroniques de la rentrée littéraire .

L’avis beaucoup plus fervent de : Cathulu.

Ed. JCLattès, jan. 2011, 233 p.

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